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Mathieu-Robert Jourda : LA PRETENTIEUSE SCIENCE ECONOMIQUE

Mathieu-Robert Jourda : LA PRETENTIEUSE SCIENCE ECONOMIQUE

Une chronique de libre opinion de Mathieu-Robert Jourda : Ce système qui produit des biens et distribue du pouvoir d’achat est-il le résultat de lois qui font partie des lois de l’univers, à l’instar par exemple de celles qui gouvernent les saisons, ou bien est-il une mécanique construite des mains de l’homme, donc strictement dépendante de sa subjectivité et en cela fortuite, occasionnelle, contingente comme disent les philosophes, ne ressortissant pas du tout à la nécessité ?


L’économie est une machine montée de main d’homme et dont le créateur a perdu le contrôle, une œuvre d’apprenti sorcier qui est régi par les conséquences non imaginées des rouages qui ont été imprudemment mis en place. L’économie n’est pas une science, il suffit pour s’en convaincre d’observer combien les économistes sont habiles pour expliquer ce qui s’est produit (inflation, récession, surproduction, baisse du pouvoir d’achat, chômage, etc.) et paralysés quand il s’agit de prévoir au-delà du court terme. L’économie n’est qu’une suite de conjonctures, c’est-à-dire de situations fortuites, occasionnelles, contingentes, reliées l’une à l’autre dans le temps par une causalité naturelle intrinsèque – les lois de fonctionnement de la machine livrée à elle-même – et sporadiquement stimulées positivement ou négativement par la subjectivité des hommes – les appétits financiers des propriétaires de puits de pétrole, la valeur de l’or, la vogue d’un produit, etc. -.

La réalité observable de l’économie, c’est production de biens et échange de richesses. La réalité profonde de l’économie est l’instinct du jeu appliqué aux ressources naturelles. L’économie est devenue ce gigantesque marché aux possessions et aux jouissances parce que deux autres fantasmes se sont associés à la ludique pulsion de transformation du monde : l’absence de frontière au désir et la toute-puissance. D’une part, il n’y aura jamais trop de biens, au besoin on recourra au gaspillage ou bien on supprimera des consommations ordinaires au profit des nouvelles sources de plaisir (par exemple, sacrifier la dépense physique dans la nature au profit des heures de télévision), d’autre part toute cette production nous donne ce sentiment d’être les créateurs de l’univers : nous ne sommes plus les locataires du jardin d’Eden, juste autorisés à consommer les fruits des arbres (et encore pas tous) mais nous créons beaucoup plus d’espèces de fruits que le bailleur du terrain, pourtant fort doué, n’en avait conçues et implantées. Et c’est bien notre raison, en tant qu’esprit scientifique, qui donne raison à notre désir illimité et à notre fantasme de toute-puissance.

Cette génétique individuelle et collective du travail nous invite à réfléchir sur la genèse de l’économie, à repenser sa naissance, et l’exemple des « sept merveilles du monde » nous ramène à une époque où le mot économie et à plus forte raison ses lois n’existaient pas. Ces œuvres humaines ont nécessité du travail, donc des rémunérations, donc des revenus, ont produit de la croissance, or elles n’étaient aucunement décidées par calcul de rentabilité. Elles transformaient le monde des citoyens en leur apportant les satisfactions conformes à leurs fantasmes. La plus grande partie de l’histoire des humains qui étaient délivrés des besoins de survie s’est déroulée en l’absence de la règle de la rentabilité. C’est la révolution industrielle survenue à partir de 1830 qui a introduit cette règle du jeu. Jusque-là l’économie était un jeu et la transformation effective du monde n’était que le résultat de l’expression collective de la fantasmatique pulsion de chaque individu. La société matérielle n’était que le reflet des singularités des individus. Du château de Versailles au « palais idéal » du facteur Cheval en passant par la Tour Eiffel, toute transformation de l’environnement n’était que projection de sa singularité et moyen de donner du sens à sa vie. Il n’y avait donc aucun doute à avoir sur la possibilité de chacun de trouver une place pour sa singularité dans la vie de travail.

L’économie d’aujourd’hui a échappé au contrôle de l’homme. Elle lui dicte sa loi, elle lui impose les savoir-faire à acquérir, elle le met sur le même plan que le robot. Elle l’a persuadé qu’elle a une existence en soi, que ses lois sont inscrites dans la nature et qu’il faut s’y soumettre. Mais ne s’y soumettent que ceux qui ont un statut objectif d’esclaves – les pauvres – ou bien ceux qui ont renoncé à la recherche d’un sens à la vie (et les deux occurrences peuvent se cumuler). Dans cette économie aliénante, il y a encore de l’espace pour l’exercice de la singularité mais il est réservé à des privilégiés.

En effet, outre ceux dont le métier s’intitule « créatif », une catégorie sociale particulière, dans ce jeu dénaturé qu’est l’économie, donne libre cours à sa fantasmatique de désir illimité et de toute-puissance : les grands décideurs, à savoir les chefs d’entreprises et managers et les grands patrons d’organismes publics, qu’ils soient hommes politiques ou grands commis. Ces gens façonnent notre société et notre environnement tout en donnant un sens à leur vie. Il ne s’agit pas d’ »envoyer ces aristo-technocrates à la lanterne », il ne s’agit que de voter l’abolition des privilèges. La collectivité des citoyens qui n’auront pas renoncé à leur singularité, dès lors qu’elle sera nombreuse, sera une force suffisante pour que l’économie, reflétant à nouveau l’universalité des pulsions de transformation du monde, donne à tous l’envie de vivre.

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