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Le Manager et l’artiste : Liaison dangereuse ou vertueuse ?

Le Manager et l’artiste : Liaison dangereuse ou vertueuse ?

Le 6 février dernier, les dirigeants du club APM Auvergne Nouveau Monde accueillaient Hélène Mugnier, historienne de l’art diplômée de l’école du Louvre et consultante en management de la créativité auprès des entreprises.
De la créativité à l’innovation, le parcours de l’artiste comme celui du manager est une route semée d’obstacles et de pépites qu’illustre à merveille la démarche et l’attitude très innovantes adoptée par les peintres impressionnistes à la fin du 19éme siècle. Ce modèle de créativité appliqué au management offre aux dirigeants toutes les clefs pour réussir les mutations profondes auxquelles ils sont aujourd’hui confrontés.


C’est au à Splendid Hotel que ce sont retrouvé près d’une vingtaine de dirigeants membre de l’APM Auvergne Nouveau Monde autour de d’ Hélène Mugnier afin de mieux appréhender la relation ambiguë entre l’entrepreneur et l’artiste et mieux comprendre le chemin, semé d’obstacles et de promesses, qui mène de la créativité à l’innovation. Lors de cette journée, les dirigeants ont notamment visité le chantier du théâtre de de Chatel-Guyon guidés par Maurice Sardier le président de l’association « tous en scène à Chatel-Guyon ».

Sans détour  Hélène Mugnier  plante le décor. « Flexible, autonome, en posture d’hyper-concurrence individuelle, créatif par nécessité, le manager  d’aujourd’hui s’approprie bien des caractères jusqu’ici réservés aux… artistes ! Pourtant, si le statut d’artiste fait manifestement fantasmer et même rêver, celui de manager est plus mal vécu. Le premier attire et fascine parce qu’il incarne les privilèges élitistes de l’excellence et de la liberté »

Pour comprendre ce mélange de défiance, de rejet, d’admiration et d’envie qui caractérise la relation entre l’entrepreneur et l’artiste Hélène Mugnier  propose aux dirigeants de l’APM de revisiter l’incroyable rupture innovante que représente l’émergence de l’Impressionnisme, 30 ans avant la fin du 19éme siècle.  L’impressionnisme, en tournant le dos au classicisme convenu en matière de gout, offre une formidable caisse de résonnances à la révolution industrielle et à son cortège d’inventions qui vont bousculer le mode de vie conformiste et conservateur de la bourgeoisie de cette époque. Pierre angulaire de l’art moderne et contemporain, l’impressionnisme a donné à voir à ses contemporains ce qu’ils ne pouvaient encore penser et leur a permis d’épouser les changements de leur époque, si inconfortables et déstabilisants étaient-ils.

Pour s’imposer en milieu hostile, l’innovation impressionniste a adopté la seule solution de business moderne possible, celle de l’entreprenariat et a inventé avant l’heure le « management par projet ». Faute de moyens, l’Impressionnisme a développé son œuvre collective à partir d’un réseau collaboratif d’artistes structuré autour d’une vision partagée : comment peindre la vitesse, la lumière et l’instant présent ?
Les clés du succès des Impressionnistes ont été, d’avoir su partager leur savoir-faire, d’avoir pratiqué des expérimentations collectives, d’avoir mutualisé leurs ressources et leur stratégie de communication  basés sur des leaders d’opinion diversifiés. Le tout en pratiquant un leadership mobile et en prenant des risques ciblés et calculés. Pour faire accepter la rupture anxiogène qu’elle impose il lui a fallu choisir des sujets de peintures consensuels qui rassuraient leurs clients.
Dans le même esprit le théâtre de Chatel-Guyon, symbole de la « Belle Epoque » et récemment rénové grâce au concours de près de 400 mécènes entrepreneurs, rappelle, à travers ses moulures très emblématiques de l’architecture 1900, cet impérieux besoin de sécurisation et de cocooning que crée un monde dominé par la Révolution Industrielle qui, tout comme le monde d’aujourd’hui, traine derrière elle son cortège de peurs, de fantasmes et de pertes de repères.

le rôle de l’artiste comme celui de l’entrepreneur, c’est d’accompagner les résistances pour vivre une mutation

Dans un monde qui change, où tout vole en éclats et où les repères disparaissent,  le rôle de l’artiste comme celui de l’entrepreneur, c’est d’accompagner les résistances pour vivre une mutation en libérant et rassurant tour à tour leurs clients, mécènes, actionnaires et salariés. L’un et l’autre sont habités par une obsession qui pourrait se résumer ainsi : attirer l’attention, réveiller nos regards endormis, stimuler nos yeux anesthésiés par tant d’images qui déferlent au quotidien.

Hélène Mugnier  attire notre attention sur le fait que face au déferlement d’images qui s’accélère tous les jours, notre œil sature, notre vigilance s’anesthésie, notre capacité d’observation s’étiole. L’enjeu ne peut plus être de tout voir, mais de voir mieux, c’est-à-dire de discerner, observer en questionnant, et non en subissant la manipulation des images. Elle nous invite à prendre le temps d’observer et de sélectionner, de hiérarchiser les images qui font sens en les distinguant des autres, vides de sens ? .Voir est devenu, à ses yeux, plus que jamais un « art »… qui s’apprend, s’entretient, se remet en question, évolue, se travaille, s’affine. Observer nos mutations en cours, c’est oser renoncer aux tentations de fuite en avant, de course à la performance, de recours à une rhétorique creuse, d’injonction à la quête de sens, innovation, créativité. L’exercice est évidemment déstabilisant et difficile, mais il lui apparaît comme une condition première à toute décision pérenne aujourd’hui. A défaut de cet effort, on se prive de toute marge d’action sur le réel en l’occultant dans sa diversité mutante.

“La seule invention véritable est de déchiffrer le présent sous ses aspects incohérents et son langage contradictoire. (..)Toute création vraie est visage nouveau lu dans le présent, lequel est réserve de matériaux en vrac reçus en héritage ».  (Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, posthume 1948)

Prendre de la distance par rapport à l’urgence… 

L’art contemporain  tout comme l’art du management n’ont-t-ils pas justement la lucidité de donner à voir la complexité illisible actuelle, bien loin d’être encore « saisissable » rationnellement, ni même « nommable », et dont nous n’avons même pas encore pris la mesure ? Ne nous invite-t-il pas à un peu d’humilité, bousculant et ralentissant notre appétit de « ré-inventer » le monde ?

Comme de l’artiste l’entrepreneur manager doit aussi pouvoir « renoncer » aux objectifs de court terme, prendre de la distance par rapport à l’urgence, à défaut de pouvoir y échapper. Le processus artistique procède par projet et tâtonnements successifs, sans visibilité directe  sur le résultat. Pour autant, le résultat survient tôt ou tard et dépasse souvent les attentes des uns et des autres. Nul doute qu’en se détournant un instant de ses problématiques immédiates, le manager trouverait beaucoup à apprendre des résultats dont jusqu’ici seuls les artistes ont été capables.

Ambitieux et toujours soucieux de se dépasser, les artistes ont su les premiers s’affranchir des exigences immédiates de leurs commanditaires, sans pour autant les perdre en route, ni nier leur dépendance financière à leur égard. Un moyen de relever un défi propre au manager contemporain : serait de retrouver une autorité dont le respect repose sur l’ambition, la vision.

Hélène Mugnier nous interpelle : « N’y a-t-il pas lieu de réfléchir aussi sur les contradictions intrinsèques et objectives entre manager et artiste ? Est-ce-que ces contradictions ne sont pas au moins aussi riches de réflexion que les analogies évoquées plus haut ? ».

La confrontation des managers aux artistes a montré sa pertinence et ses résultats au-delà des inévitables exaspérations et incompréhensions qui l’accompagnent. Son développement n’est pas près de cesser si l’on en juge, d’une part par l’enjeu stratégique de l’innovation dans la compétitivité des entreprises, et d’autre part par le potentiel immense que fournit l’art à cet égard.

Elle conclue en pariant que dans les décennies à venir, le management par l’art trouvera sa véritable efficacité dans la prise en compte  globale des divergences et synergies entre art et entreprise.

Un article de Gilles Flichy
Animateur APM ANM  :   gilles.flichy@ag2rlamondiale.fr

 

Présentation d’Hélène Mugnier :  Hélène Mugnier, diplômée de l’Ecole du Louvre, anime des séminaires en entreprises à partir de l’art depuis quinze ans. Elle décline par exemple les parallèles entre l’artiste et le dirigeant d’entreprise, entre la création artistique et l’innovation. Elle développe également une méthodologie de discernement critique à partir de l’analyse d’œuvres d’art. Enfin, elle a une activité de recherche sur l’art contemporain et les signaux faibles qu’il nous renvoie de notre environnement. Elle est l’auteur de “Art & Management : du fantasme à la réalité”, Demos, 2007.



Un article de la rédaction du Journal de l’éco

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