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Révolution épistémologique

Révolution épistémologique

Tout est dans le rapport entre l’observateur et ce qu’il observe, ainsi que dans le but de l’observation.


Prenons les choses dans l’ordre.

D’abord, ceci : le but du travail de recherche est de comprendre et non d’expliquer.
Qu’est-ce que comprendre ? La question est bien moins triviale qu’il n’y paraît et je renvoie aux méditations de René Thom pour en lire tous les subtils développements. Retenons seulement ceci : il y a trois grandes manières de “comprendre” : comprendre à quoi ça sert (c’est le mode chinois), comprendre de quoi ça vient (c’est le mode indien) et comprendre comment ça marche (c’est le mode grec).
Ou, pour le dire autrement : quelle en est la finalité ? quelle en est la causalité ? quelle en est la modalité ?
René Thom a fait remarquer (in : “Stabilité structurelle et morphogenèse”) que le pouvoir de l’explication mathématique faiblit rapidement à mesure que les systèmes deviennent plus complexes :

“Après un excellent début avec l’atome d’hydrogène, la mécanique quantique se perd lentement dans les sables de l’approximation dès que l’on avance vers des situations plus complexes. (…) Ce déclin de l’efficacité des algorithmes mathématiques accélère quand on aborde la chimie. Les interactions entre deux molécules de n’importe quel niveau de complexité échappent à toute description mathématique précise. (…) En biologie, à l’exception de la théorie des populations et de la génétique formelle, les mathématiques ne servent qu’à modéliser quelques situations particulières (la transmission de l’influx nerveux, le flux sanguin dans les artères, etc …) de peu d’importance théorique et d’une valeur pratique limitée. (…) La réduction rapide des utilisations possibles des mathématiques quand on passe de la physique à la biologie est tout à fait connue des spécialistes, qui rechignent à la révéler au grand public. (…) Le sentiment de sécurité apporté par le réductionnisme est en réalité illusoire”.

Continuons à réfléchir avec René Thom …
Prenons une métaphore : rouler à vélo. Hypothèse : je suis bien incapable de rouler à vélo. Puis-je néanmoins créer une science du roulage à vélo. Oui, répond René Thom car même si je ne sais pas rouler à vélo, je puis décrire quelqu’un qui roule à vélo (et ce dans plusieurs langages complémentaires, avec des mots, des dessins, des photos, des mesures de vitesses, d’angles, etc …) ; je puis aussi expliquer la physique mécanique de l’action de rouler à vélo (forces, couples, énergie et moments cinétiques, équation de Newton pour les effets de gravité sur la chute du cycliste et pour le calcul de sa trajectoire parabolique au-dessus de son guidon en cas d’éjection, …) : je puis même, dans certains cas, me livrer à des prédictions du genre : si le cycliste continue le même effort durant toute cette côt, il arrivera au sommet le premier vers 11:24). Mais si je veux aller plus loin, si je veux vraiment comprendre (et non plus seulement décrire ou expliquer ou prédire) ce que rouler à vélo veut dire, je n’ai pas le choix : aucun livre, aucune théorie, aucun schéma, aucune équation ne me révèlera le secret. Une seule solution : prendre mon courage à deux mains et tenter de rouler moi-même. Et accepter de rater, de tomber, de me faire mal, un fois, deux fois, trois fois … Jusqu’au divin moment où tout mon corps “comprendra” et trouvera la délicate homéostasie psychomotrice qui m’autorisera à avancer sereinement grâce à une permanent déséquilibre contrôlé. Là : j’ai compris ce que rouler à vélo veut dire !

Ensuite ceci : le rapport entre l’observateur et ce qu’il observe peut être intrusif (analytique et logique) ou non intrusif (intuitif et analogique). Plus l’approche est intrusive et, donc, analytique, plus l’observation détruit l’observé dont il ne restera que des lambeaux. Pour le dire autrement, avec les termes de l’approche quantique en physique : par son intrusion, l’observateur perturbe complètement le fonctionnement naturel normal de ce qu’il veut observer et, finalement, n’observe plus que les effets de sa propre observation. Le serpent ouroboros se mord la queue. Le principe d’incertitude d’Heisenberg (1926) ne dit pas autre chose que ceci : plus je veux connaître précisément telle caractéristique analytique du phénomène (sa position, par exemple), plus je dois empêcher les autres paramètres qui évoluent, de perturber ma mesure précise de position, avec la conséquence que ces autres paramètres (la vitesse, par exemple) deviennent incommensurables.

Le dilemme est terrible entre la précision analytique et la compréhension holistique qui se rejettent mutuellement. Il est impossible, en même temps, de comprendre la logique du Tout et de mesurer les caractéristiques d’une partie isolée.
Sauf s’il s’agit d’un système mécanique c’est-à-dire d’une système situé sur les échelons les plus bas de l’échelle des complexités. Un système mécanique est un assemblage de parties qui ont, entre elles, des relations minimales, de contact, qui, en rien, n’induisent une quelconque transformation de leur nature.
Dans un moteur, la bielle assure le lien entre piston et vilebrequin ; mais que le moteur tourne ou pas, la nature de la bielle ne se transforme pas : elle reste pareille à elle-même tout au long des opérations et le fait de changer les soupapes ou les bougies, ne change rien pour elle.
En revanche, dans un système complexe comme le corps humain, la moindre intervention, la moindre transformation, le moindre médication va, de proche en proche, perturber voire transformer le comportement de toutes les parties de cette anatomie terriblement intriquée. C’est ce que la médecine officielle occidentale commence seulement à comprendre : les systèmes complexes, comme un corps humain, ne se comportent pas comme des assemblages mécaniques. Tout y est inextricablement lié à tout, tout y est dans tout, tout y est cause et effet de tout.

Dans de tels systèmes complexes, intégrés, intriqués, les méthodes analytiques cartésiennes ne sont plus efficaces parce qu’intrusives et destructives. Un corps humain vivant est bien plus que l’assemblage de ses organes morts.

Voir plus de chroniques de Marc Halévy

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